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MARSEILLE PRIVATOPIA
Exposition visible jusqu’au 24 octobre à l’espace Fernand Pouillon du Campus Saint Charles
IGNORÉE PAR LA MANIFESTA, MAIS EN PLEIN CŒUR DE LA VILLE ET DU SUJET
LA MANIFESTA
Fondée au début des années 90 par l’historienne de l’art néerlandaise Hedwig Fijen, la Manifesta est une Biennale européenne de création contemporaine itinérante, il y a deux ans à Palerme, en Sicile, cette année, pour sa treizième, avait choisi Marseille pour ses manifestations qui devaient commencer en juin et repoussées à ce mois-ci,et novembre Covid oblige.
Dans son dossier de presse, « L’histoire de Manifesta » en précise les enjeux :
« Manifesta a toujours sélectionné une ville d’accueil européenne pouvant servir de prototype pour réfléchir sur les problématiques du monde à venir. » Monothématique au départ, « d’une biennale monodisciplinaire d’expositions de création contemporaine [elle est passée] à une véritable plateforme interdisciplinaire dans des domaines aussi variés que l’art, la culture contemporaine, le développement urbain, l’éducation et la médiation. Une biennale au-delà des sujets artistiques et culturels centrée également sur l’humain et ses problématiques écologiques. »
L‘une de ses ambitions affichées est de « cartographier une nouvelle topographie culturelle » et d’offrir « un véritable outil pour les citoyens leur permettant de repenser le potentiel de leur ville et montre la voie pour un paysage urbain renouvelé et plus accessible. »
On croit rêver à lire cela car, manifestement, peu manifestes, les choix des projets sélectionnés pour illustrer ses objectifs, ont superbement ignoré une exposition qui, justement, cartographie « une nouvelle topographie culturelle », alerte les citoyens, « et montre la voie pour un paysage urbain renouvelé et plus accessible ».
Bref, on s’interroge : au cœur même de sa thématique, Privatopia, un travail d’une équipe qui est une première européenne, une exposition originale, science et art concourant à une véritable étude de cas urbain, citoyenne et politique, solidement ancrée sur le terrain, à sérieuse et solide proposition écologique, écartée de la Manifesta, qui accueille pourtant d’autres manifestations qui laissent perplexe.
MARSEILLE PRIVATOPIA Exposition art-science de la plasticienne Anke Doberauer et des géographes Élisabeth Dorier et Julien Dario (Aix Marseille Université) 8 – 24 octobre 2020.
Elisabeth Dorier est professeure de géographie à l’Université d’Aix Marseille. Elle est spécialiste des études comparatives du développement urbain et a publié sur le thème nombre de travaux d’une implacable et impeccable rigueur scientifique. Avec une équipe universitaire d’étudiants, dont Julien Dario, un de ses doctorants, depuis 2007, elle a mené à Marseille des études très poussées sur le phénomène des « résidences fermées », ce que E. Mc Kenzie appelait « Privatopia ». Fragmentation des espaces et replis sociaux accompagnent la banalisation de ce phénomène. Ces enclosures sécurisées révèlent une ville produite et gérée par promoteurs et copropriétaires, tournant le dos à la rue et aux espaces publics. Une véritable enquête au long cours, passionnante.
En 2014, l’artiste Anke Doberauer, plasticienne, peintre, Professeure de peinture à l’Akademie der Bildenden Künste de Munich, ‘Académie des beaux-Arts’, ayant exposé, entre autres lieux, plusieurs fois au Mucem et au Mac de Marseille, s’est jointe à cette exploration. Ses peintures réalisées « en plein air » dans les résidences fermées soulignent l’omniprésence des murs et jardins clos. Ils délimitent des réserves de qualité de vie, face à des espaces publics délaissés.
L’espace Pouillon ne permettant qu’un déploiement limité des tableaux d’ Anke Doberauer, sur les quelque cent-cinquante qu’elle a peints depuis qu’elle a rejoint le projet, nous n’en avons ici qu’une sélection, mais significative bien présentée avec les documents graphiques, cartes et tableaux explicatifs qui jalonnent les murs.
Marseille villages
Marseille était une série de villages différents, devenus des quartiers, par agglomérations. Il semblerait à lire les passionnants et effrayants dossiers de Dorier, et les superbes illustrations picturales, que, désormais, la ville subit une sorte de fragmentation et replis, de séparatisme, comme dit Macron, ici urbain, de communautarisme immobilier, qui se répand, imposant des murs, des barrières, des clôtures, des entrées filtrées, finalement des frontières de méfiantes et frileuses forteresses fermées à l’Autre de ces souvent très somptueuses résidences. Comme cette Résidence Talabot, telle une paupière fermée sur le monde extérieur…
Cartographie révélatrice
Élisabeth Dorier a cartographié rigoureusement l’emprise de ce phénomène croissant : privatisation de l’espace public par promoteurs et copropriétaires, jouant, il est vrai, sur les incivilités grandissantes dans des espaces trop ouverts au public, l’insécurité conséquente, cambriolages, places de parkings abusivement occupées par des gens de l’extérieur, comme dans le parc du Corbusier, où les résidents ne peuvent plus se garer les soirs de match au proche Vélodrome. Nuisance dont cherchent à se protéger les aspirants propriétaires, prêts à payer le prix de la sécurité.
L’enquête comprend toutes les unités de plus de dix logements ayant des « parties communes » ouvertes, mais dont l’accès est restreint par une clôture. C’est, à ce jour, la seule enquête cartographique complète sur ce sujet dans une grande ville européenne.
Constat accablant : près d’un tiers des logements de Marseille sont situés dans des communautés fermées et jusqu’à 80% dans certains quartiers privilégiés du sud. Ces enceintes concernent 13% de la zone urbanisée, plus de 50% dans certains quartiers. Quant aux espaces « végétalisés », 28% sont enclos dans des zones privées, inaccessibles au public. Ces morceaux de nature, éléments de paysage, arrachés à la collectivité au profit de quelques uns, deviennent ornement exclusif, argument de vente, de standing de la résidence fermée. À mon humble niveau, à la recherche d’un logement convenable, j’ai pu constater, en linguiste et amoureux des mots, que les agences, guère en souci d’originalité langagière, répètent à satiété le terme « féerique » pour qualifier la moindre vue agréable de l’appartement qu’on cherche à vous vendre.
De ces lieux et emplacements préférentiels pour privilégiés, qui phagocytent la ville, des documents, irréfutables, comme la carte ci-dessus attestent, non en rose mais, comme éclatants de santé, des globules rouges triomphants sur la morose grisaille générale, tandis qu’une autre carte, plus pâle, dessine, en clair, les artères publiques des voies en voie de privatisation, d’obturation, avec les conséquences inévitables de bouchons, caillots sur la circulation générale du cœur battant de la ville. C’est le fond intellectuel de l’exposition, je dirais diagnostic au sens médical du terme, en noir, dont les toiles peintes sont une apparemment plus souriante approche.
Anke Doberauer a peint la sélection de communautés fermées qui avaient déjà fait l’objet d’une enquête par les chercheurs géographes. Un travail sur des années : un tableau par jour, pour en capter la lumière.
Approche sensible
C’est une perception artistique sensible, bien sûr, et plus encore par vous, Allemande, que vous rendez encore plus sensible pour nous Marseillais qui n’avons plus les yeux pour voir cet extraordinaire patrimoine marseillais, paysages, résidences de rêves, mais rêve grillagé, barré, par des murs, des barrières. Cadenassée même, comme cette Résidence Pythagore, où le mythique mathématicien de la musique des sphères verrait peut-être une ironique anticipation de tables algorithmiques.
En contraste avec la quiétude et la beauté des paysages, il y a la présence obsédante des portes et des clôtures ainsi que les parties communes encloses : l’espace public privatisé. C’est aussi un témoignage émouvant de lieux patrimoniaux aujourd’hui disparus, livrés aux pelleteuses des démolisseurs, perception sensible, poignante, du temps.
Les toiles exposées, combien, sur les quelque cent-cinquante que vous avez exécutées sur tant d’années ?
Paradis perdu, pas par tous
La « résidence fermée » est comme le fantasme du paradis terrestre perdu. Mais pas un paradis pour tous ! pas très démocratique, ségrégationniste, d’une distinction dont on sait qu’elle cherche toujours la distance aux autres : un bel et large espace non bellement et largement partagé, très sélect et sélectif. Rêve sécularisé du Hortus conclusus qui, depuis Salomon, qui y enclot l’Aimée, hante le Moyen-Âge qui y place et enferme la Belle Dame, souvent Sans Merci, séduisante et dangereuse, ainsi inoffensive enclose entre ses murs, posée comme une fleur en son jardin fleuri, et sans doute faute de béguin, même les charitables béguines cherchent le confort et la distance au monde derrière les ombreux, paisibles et opaques remparts de leurs béguinages, comme dénonçait autrefois Françoise Mallet-Joris.
Réflexe sinon réflexion archaïque, immémoriale, me semble-t-il encore, sous couvert de modernité immobilière, que ce repli sur soi, chez soi. Après ces images d’élégant isolement que cherchait déjà le poète latin Horace, mais à la campagne, ici, on l’acquiert à prix d’or au cœur même de la ville, préservé de ses nuisibles promiscuités, désordres, tapages, rages et ravages, dont je pointerai aussi l’occulte agressivité agonistique ou inconsciente ambition médiévale de se tailler un fief, de détailler l’espace en parcellisation particulière avec la précaution de fortifications : murailles, fossés, douves, pas de créneau pour autrui, chacun chez soi, pas de vivre ensemble, mais possible guerre des territoires appropriés, des propriétaires, des clans, des gangs : même combat et les conflits commencent en procès de citoyens excédés de voies publiques retrouvées fermées contraignant à des détours, privées d’accessibilité aux enfants, vieillards, handicapés. Là encore, des documents d’affaires sont significatifs.
Panoramas signifiants
Une ville amplifiée avec le temps semble ainsi se segmenter, parcelliser, et je ne peux m’empêcher de voir, dans les virtuoses panoramas d’Anke Doberauer, tel celui en dix panneaux de la Colline Périer, sans solution de continuité, sans « couture » apparente entre les diverses toiles, comme un symbole subliminal, inconscient, d’une ligne unique du regard sans barrière, une continuité mythique du paysage, qui se perd désormais, intégrité d’un monde naturel unitaire qui, unilatéralement, se découpe inexorablement aujourd’hui, comme les fameuses « ventes à la découpe » à des promoteurs hollandais de la Rue de la République, par le désir, la volonté, l’avidité de l’homme qui en veut son exclusive part. Ainsi, les superbes panneaux sur le Parc Valmer, les rampes arrondies de cet escalier à double révolution débouchant en grand sur l’esplanade barrée du pointillé de l’élégante balustrade à l’italienne offrant vue sur la mer et les arbres, avec le dégagement en perspective aérienne sur l’Île Maïre, miracle d’espace public naturel et artistique en plein cœur de la ville, menacé de privatisation.
Peinture à l’air du temps
La touche rapide, légère, nerveuse parfois de cette peinture semble respirer le plein air dans lequel elle se peignit, sent parfois la hâte de devoir la finir avant la nuit, avant peut-être les gouttes de pluie d’un ciel innocent menteur ou un coup de vent intempestif qui menacent soudain l’artiste héroïque sur le sujet, qui réussit le miracle fragile de capter une sorte, on dirait, d’instantané d’un jour unique, qui ne reviendra plus jamais pareil, d’un lieu qui demain n’existera peut-être plus. Il y a quelque chose de déchirant dans les tableaux de ciels, au gré du caprice du temps lorsque Anke Doberauer les peignait patiemment, sur des années, un par jour pour en fixer la lumière singulière, ces variétés de nuages moutonnants, floconneux, ou striés, déchirés, diaprés, moirés de rose et gris crépusculaire, sur cette rade qui ouvre sur un infini d’espace rêvé, et en dessous, sur des trouées rêveuses de verdure, de paysages, de mer, la brutalité de ces portes, portiques, portails, grilles, grillages. Certaine, de la Colline Périer, garde le charme désuet d’une pergola au crépi rose des années 30, trois arcs évidés comme un léger début d’arabesque sur pied, l’arcature comme un front dentelé de tuiles romaines à la génoise. Certaines encore, arborent comme un luxe muséal, les vestiges anciens de colonnes solennelle de noble entrée carrossable de bastide ou « campagne » (Résidence Flotte). Cependant, c’est toujours moins entrée que clôture, fermant le regard, opposant au visiteur, au promeneur, une fin de non recevoir : forclos, exclu, interdit. Un rêve d’évasion barré. Ou visitable sur invite.
La Colline Périer, quatre-vingts hectares, en est comme un symbole, ou symptôme d’une maladie urbaine qui gagne toute la ville : écrin de verdure au sommet, dominant la mer, gardé, « gardienné », contrôlé, vidéo surveillé, piscine et terrain de tennis privés, pour deux conglomérats de quinze « résidences fermées », dont les propriétaires, à forte puissance économique, politique et sociale, ont réussi à bloquer le projet de voie publique traversante accédant à la mer, n’y consentant, au piéton courageux, qu’un étroit escalier, deux mètres de large, cerné de murs, si ardu, qu’il a été promu en sentier de randonnée classé GR(2)!
Et ce phénomène urbain sans urbanité, signature des quartiers chics du sud, est comme assignation aux quartiers nord à se fermer à leur tour. Le vaste panorama de la Colline Consolat, avec fond de l’aqueduc en briques rouges et pierres blanches amenant l’eau de la Durance à la ville, devant le clocher en béton Arts Déco de l’église et, aux pieds, la cité ouvrière Saint-Louis de 1930, en est un autre témoignage, précisé dans d’autres tableaux de détail du Plan d’Aou : ici aussi on se mure, s’enmure à un modeste niveau parfois de parpaings, de plaques en tôle, la clôture du pauvre…
Saint-Antoine, l’Estaque, Saint-André, Saint-Henri, Saint-Louis au nord, et autant au sud, ces villages s’amalgamèrent lentement pour devenir Marseille et, pour aller au centre, on disait « aller en ville ». Un mouvement inverse de repli identitaire, individualiste, amènerait-il à la désagrégation ? Ou conflagration entre communautés devenues étrangères ?
Mais aussi, je me souviens que déjà, fermant de mystérieuses propriétés invisibles, signalées par la pointe indiscrète d’un cyprès ou le jet d’eau végétal d’un cèdre, qui faisaient rêver ou cauchemarder, de ces murs d’autrefois aux redoutables dents de requins de tessons de bouteille dans la mâchoire du ciment plantées. Plus dissuasif que le Cave canem des romains, attention au chien —rarement méchant— aujourd’hui substitué par l’œil de la vidéo et les hurlements des systèmes d’alarmes.
Perdu dans ces pensées, je suis ému des trois toiles du Village de Morgiou, deux petites rues d’autrefois, qu’on dirait orientales, et ce bout de mer où les barques bleues se pressent et balancent, se poussent joliment du coude sur une onde amicale.
Tableaux de textes
De grands tableaux de textes, clairs, éclairants, tirés des travaux des géographes, sont d’indispensables repères et explications qui scandent les toiles dans une subtile mise en miroir réciproque et des immenses cartes de la ville situant parfaitement les espaces répertoriés et peints pour certains. Cela fait souhaiter d’urgence la publication de la thèse de Julien Dario dirigée par Élisabeth Dorier, qu’on peut consulter sur place avec d’autres documents,. Avec ces précieux matériaux, scientifiques mais accessibles, l’on espère la logique d’un livre d’art et politique original avec les toiles de Doberauer, qui devrait séduire un éditeur et nombre de lecteurs.
Cette exposition science-art, Doberauer/Dorier lève un lièvre, pose un sacré problème politique au sens précis du terme : ce qui relève de la polis, de la cité, du bien commun, un bien commun privatisé par certains. Pose le problème du P.O.S., du Plan d’Occupation des Sols, de l’entretien des voies publiques et voies privées, un imbroglio historique à Marseille qu’une municipalité avisée devrait enfin juridiquement débrouiller.
Rares sont les expositions qui fassent réfléchir comme celle-ci qui, partant d’un intense et assidu travail de terrain, sur des années, porte un véritable projet civique, social. Ce n’est pas un pamphlet subjectif, mais un accablant constat politique objectif, de dénonciation et de proposition implicite, irrécusable : les édiles seraient inexcusables de ne pas le considérer sinon s’en inspirer.
Finalement, cette exposition me fait penser au texte révolutionnaire de Rousseau, à son Discours sur l’origine de l’inégalité, 1754 :
« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ».
Entendons : qui porte en germe la guerre civile.
Benito Pelegrín
MARSEILLE PRIVATOPIA Exposition art-science de la plasticienne Anke Doberauer et des géographes Élisabeth Dorier et Julien Dario (Aix Marseille Université) 8 – 24 octobre 2020
VERNISSAGE jeudi 8 octobre 18h-20h
Et « lever d’embargo » sur la thèse de Julien Dario
inscription : marseilleprivatopia@free.fr
FINISSAGE vendredi 23 octobre 18 – 21h
Projections – débats « filmer les résidences fermées », avec Elisabeth Dorier, Anke Doberauer, Julien Dario, et les cinéastes Marie-Noëlle Battaglia (film « En remontant les murs », 2019), Gaspard Hirschi (film « Ô châteaux », tournage 2020) et Fatima Sissani (film sur Plan d’Aou, tournage 2020)
inscription : marseilleprivatopia@free.fr
Espace Fernand Pouillon, Campus St. Charles, Aix-Marseille Université
3 place Victor Hugo, 13003 Marseille – Accès gratuit
Mercredi à samedi de 14 à 19 h, sauf:
Vendredi 9 octobre de 11 à 19h
Vendredi 23 octobre de 14 à 21h
Samedi 24 octobre 11-14h
ACTUALITÉS www.urbanicites.hypotheses.org/688
PS: Marseille intra muros possède, rare dans une ville, des terrains agricoles, paysans avec animaux, dont une ferme pédagogique dans les quartiers nord (Dimanche en politique, par Thierry Bezer, FR3, 11/10/2020)
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